Lindy MICHEL
14 May
14May

Formulée par Maxwell McCombs et Donald Shaw en 1972, la théorie de l'agenda-setting postule que les médias ne disent pas aux individus quoi penser, mais bien à quoi penser. En hiérarchisant certains sujets dans leur couverture, les médias orientent l'attention publique et définissent ce qui devient « important » dans l'imaginaire collectif. Ce faisant, ils construisent une réalité sociale partagée, indépendamment de la nature objective des faits couverts.

À l'ère des réseaux sociaux, cette théorie connaît une mutation profonde. L'agenda n'est plus uniquement fixé par les rédactions ou les chaînes de télévision : il est désormais co-construit par des acteurs numériques disposant de larges communautés. Ariana Lafond, forte de plus de 13 millions d'abonnés sur TikTok, en est une illustration parfaite.La victoire d'Ariana n'a pas simplement fait la une des médias haïtiens : elle a redéfini, l'espace d'une journée, l'agenda informationnel d'un pays en proie à une crise sécuritaire et humanitaire profonde. 

Des quartiers entiers de Port-au-Prince sont descendus dans la rue pour célébrer, transformant un événement digital en mobilisation sociale réelle.Ce phénomène illustre le second niveau de l'agenda-setting : non seulement la victoire est devenue le sujet central du débat public, mais les attributs associés (fierté nationale, résilience, jeunesse haïtienne) ont eux aussi été mis en avant, recadrant l'image d'Haïti sur la scène internationale. 

La participation d'Ariana à la compétition, l'implication de sa sœur jumelle, son parcours inédit dans la compétition et sa victoire en finale face à la Camerounaise MK ont fourni aux médias les ingrédients d'un récit héroïque mobilisateur.La mobilisation des autorités haïtiennes pour accueillir Ariana à son retour au pays n'est pas anodine. Les élites politiques s'approprient fréquemment les sujets déjà saillants dans l'opinion publique pour en tirer une légitimité symbolique. 

Ce mécanisme, connu sous le nom d'elite cue-taking, consiste à surfer sur une vague émotionnelle préexistante plutôt qu'à en créer une. Dans un contexte haïtien marqué par une insécurité chronique, des quartiers bloqués et une jeunesse sans perspective, l'effervescence autour de la victoire d'Ariana a fonctionné comme un agenda de substitution : un sujet émotionnellement puissant qui occupe temporairement l'espace médiatique au détriment des problèmes structurels non résolus.

Ce phénomène n'est pas propre à Haïti. Il est observé dans de nombreux contextes de crise où les victoires sportives ou culturelles deviennent des exutoires collectifs, permettant à la fois de canaliser la frustration populaire et de détourner, momentanément, l'attention des défaillances institutionnelles.

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