Résumé
La communication publique occupe aujourd'hui une place centrale dans la gouvernance démocratique. Elle représente l'outil par excellence à travers lequel l'État informe la population, établit le dialogue et interagir avec les citoyens afin de favoriser leur participation dans la démocratie, de renforcer la transparence institutionnelle et de légitimer les actions publiques. Dans le contexte haïtien marqué par une crise multidimensionnelle, politique, sécuritaire, économique, sociales, sanitaire et institutionnelle qui traduit par la faiblesse des institutions, la méfiance généralisée à l’égard des autorités et une faible participation citoyenne, la communication publique peut être un enjeu majeur de gouvernance et de cohésion sociale.
Cet article propose une analyse de la communication publique comme outil stratégique de médiation entre l'État et la population et comment celle-ci peut-elle contribuer à l'amélioration des conditions de vie en société. Cette analyse s'appuie sur les travaux de J. Habermas (1992) concernant l'espace publique, sur la relecture de Benrahal et ses collègues, sur les apports de Garcia Landa à partir de l'analyse du discours de Foucault, sur les travaux empiques de De Oliveira(2017) l'institutionnalisation des normes sociales via la communication publique en Haïti et sur des guides institutionnels proposés par l'OCDE(2017), ENAP(Dubois, 2024) qui soulignent comment la communication publique sert non seulement à informer mais aussi à relier l'Etat aux citoyens. Ces références constituent un socle théorique et pratique, présentant la communication publique à la fois comme outil d'information et d'explication des actions révélant d'intérêt général, mais également comme instrument qui sert à favoriser l'interaction entre les institutions étatiques et la population et à susciter l'engagement des citoyens dans les décisions publiques, afin de parvenir à une amélioration des conditions de vie en société.
Mots clés : communication publique, action publique, bien-être collectif, gouvernance modernes, espace public, participation citoyenne, transformation sociale.
Introduction
Le concept de communication publique trouve ses racines dans la philosophie politique et dans les gouvernements modernes du XXème siècle et s'est progressivement développé de 1960 à 1990, notamment sur le continent européen avec les travaux d'auteurs tels que Habermas et Wolton sur la communication dans la démocratie. À l'heure actuelle, elle est devenue un outil de gouvernance stratégique assurant la médiation entre l'État et les citoyens. Elle désigne l'ensemble des échanges et des discours entre les institutions, les médias et les citoyens afin de favoriser la participation citoyenne dans la prise de décision de l'État. Celle-ci ne consiste pas à la simple diffusion d'informations mais également à expliquer, à dialoguer et à créer une interaction avec les citoyens tout en favorisant leur participation et leur engagement dans l'action publique. La communication publique, bien qu'elle se situe dans le champ de la communication, se différencie par son objet d'étude qui concerne tout ce qui relève de l'intérêt général. Elle est donc inhérente à la démocratie et vise à renforcer et à légitimer les décisions de l'État. Foucault (1971) souligne que tout discours institutionnel structure les rapports sociaux et influence le comportement collectif, ce qui constitue le rôle fondamental de celle-ci dans la gouvernance et la légitimité de l'État.
Bien qu'Haïti se trouve dans un contexte de crises multifactorielles et d'une faible crédibilité institutionnelle, la communication publique peut contribuer à légitimer les décisions publiques, à favoriser la participation dans les actions d'intérêt général et à transformer les conditions de vie des citoyens. Lorsque l'accès à l'information et la participation citoyenne sont renforcés, la confiance peut être restaurée.
Cet article analyse comment la communication publique peut contribuer à la transformation sociale en tant qu'outil de gouvernance démocratique. Dans cette perspective, nous examinerons d'abord l'espace public comme lieu d'information, de communication et de débat. Ensuite, nous analyserons le rôle de la participation citoyenne dans l'efficacité de la communication publique. Puis, nous aborderons l'implication nécessaire de l'État dans ce processus. Nous identifierons également les défis spécifiques auxquels fait face la communication publique dans le contexte haïtien. Enfin, nous démontrerons comment la communication publique peut constituer un outil favorable à l'amélioration des conditions de vie en société.
L'espace publique : lieu de l'information, de la communication et de débat
Pour Habermas (1992), l'espace public constitue le principal lieu de discussion rationnelle où les citoyens peuvent débattre les sujets relevant d'intérêt général. Benrahal et al (2009) dans « lire ou relire Habermas » reprend l’idée selon laquelle l'espace publique ne se limite pas au simple débat, mais constitue un processus social concret dans lequel les acteurs citoyens interviennent pour délibérer, contester et négocier les affaires d'intérêt public. Celui-ci est le lieu de médiation entre l'État et la population, essentiel pour répondre aux besoins et aux préoccupations réelles de la population. En effet, c’est l’endroit de compréhension mutuelle où tous et toutes peuvent légitimer leurs points de vue par l’argumentation.
Dans cette perspective, la communication publique ne saurait être réduite à un simple mécanisme à travers lequel les autorités informent la population. Elle s'inscrit pleinement dans l'espace public en tant que processus d'interactif, permettant aux citoyens de devenir des acteurs dans les décisions politiques. C'est le véritable lieu où l'information, le débat et l'argumentation se rencontrent.
Dans le contexte haïtien, l'espace public est caractérisé par une forte fragmentation, et un fonctionnement souvent informel. Il s’exprime notamment à travers : les radios communautaires locales (les émissions interactives), les organisations de la société civile, les réseaux, sociaux, les espaces communautaires, etc.
Si dans sa formulation initiale la théorie habermassienne se centralise sur les salons, les journaux, et les associations civiques en Europe de l'époque, Benrahal et al. (2009) attirent l’attention sur la transformation contemporaine de cet espace. En effet, La multiplication des plateformes numériques ouvre de nouveaux canaux d'expressions et d’engagements politiques. Ce qui contribue à la fragmentation du public et à la formation des bulles informationnelles.
En Haïti, la communication publique est affaiblie par des défis importants. Pour être véritablement inclusive, elle doit être pensée comme un processus participatif, reconnaissant la diversité des points de vues, garantissant l’accessibilité à l'information, prenant en compte la réalité linguistique et sociale des groupes les plus vulnérable et renforçant la transparence dans gestion des affaires publiques.
La participation citoyenne dans la communication publique
La communication publique est efficace uniquement lorsque les citoyens y participent activement.
D'Oliveira (2017) démontre cette réalité dans son étude sur la prévention du choléra. Ses recherches montrent que les campagnes de communication réussissent mieux quand elles mobilisent les leaders communautaires, valorisent les savoirs locaux et privilégient les approches de proximité. En impliquant directement les citoyens dans la diffusion de messages sanitaires adaptés à leur contexte, la communication publique accomplit un double objectif : transmettre des normes sociales et les transformer en comportements concrets. Cette participation citoyenne devient ainsi un levier essentiel pour prévenir les crises sanitaires, en réduisant la vulnérabilité des communautés et en facilitant leur accès aux services de santé.
Foucault (1971), à travers son analyse du discours institutionnel présentée par Gracia Landa (s.d.), éclaire le mécanisme sous-jacent : la communication publique structure les rapports sociaux et influence les comportements collectifs. Elle devient alors un instrument qui aide les citoyens à comprendre les normes, à s'y conformer et à naviguer plus facilement dans les systèmes administratif et social. Comme le souligne Gracia Landa (s.d.), l'analyse du discours institutionnel révèle l'importance cruciale de l'interaction entre l'État et les citoyens.
Par ailleurs, les guides de communication publique de l'OCDE, quant à eux soulignent l'importance des stratégies participatives et inclusive qui invitent le secteur privé, les Organisations de la société civile, les citoyens dans la planification et dans la diffusion de l'information sur les politiques publiques. Cette participation citoyenne aide à identifier les besoins fondamentaux et à renforcer l'efficacité des décisions publiques.
Implication de l'Etat dans la communication publique.
L’État demeure l'acteur central de la communication publique, car il lui revient de définir les cadres institutionnels, les stratégies et les messages à diffuser. Oliveira souligne que dans le contexte haïtien, l'État n'est pas seulement un émetteur, il est également responsable de l'organisation des campagnes, de la coordination avec les auteurs locaux et de la régulation pratique pour que les informations soient comprises et adopter par les citoyens. Une communication publique efficace nécessité l’engagement actif de l'État dans les planifications, les difficultés et le suivi des messages. Habermas (1992) souligne que l'État doit créer et maintenu des espaces publics où les gens peuvent dialoguer sur les mesures publiques. Ses analyses montrent que l'État n'est pas seulement un observateur mais aussi un facilitateur qui peut garantir l'accès à l'information et à la transparence des processus de décisions. Cette implication est nécessaire pour rendre légitime les décisions politiques et renforcer la confiance des citoyens, ce qui est essentiel pour une gouvernance efficace, inclusive et participative.
Selon Foucault (1971), cité par Garcia Landa (2014), les messages des institutions créent les normes sociales et influencent les comportements collectifs. L'État, en tant qu'institution, définit le cadre dans lequel les citoyens reçoivent et comprennent l'information. Cette organisation est cruciale pour que la communication publique ne se limite pas à informer, mais encourage également la participation et l'engagement des citoyens.
Les guides de l'OCDE (2017) et de l'ENAP (Dubois, 2024) soulignent que l'État doit créer des stratégies inclusives impliquant la population et la société civile. Il doit coordonner tous les acteurs concernés pour garantir des messages cohérents qui ont un réel impact sur la vie quotidienne des citoyens.
Défis de la communication publique dans le contexte haïtien
En dépit de l'importance capitale de la communication publique dans la démocratie, elle se confronte à de problèmes structurels majeurs en Haïti. D'abord, à la faible crédibilité des institutions publiques. Ce qui entraine une méfiance généralisée et pose une certaine limite aux messages véhiculés par l'État. Ensuite, les inégalités d'accès à l'information, les barrières linguistiques liées à la prédominance du Français comme langue institutionnelle et sans oublier la montée croissante de la désinformation notamment à travers les réseaux sociaux. Ces contraintes réduisent considérablement la participation des citoyens dans la vie démocratique comme le soulignent Habermas (1992), De Oliveira (2017), l'ENAP (Dubois, 2024) et les guides de L'OCDE (2017) qui plaident en faveur d’une communication publique inclusive, participative et adaptative.
La communication publique : outil favorable à l’amélioration des conditions de vie en société
Les travaux d'Habermas (1992) sur l'espace public définissent la communication publique comme un outil fondamental de la vie démocratique, un lieu où citoyens et acteurs politiques débattent rationnellement des affaires d'intérêt général. L'auteur souligne que lorsque les institutions publiques créent des espaces de discussion publique, elles permettent aux citoyens de mieux comprendre les décisions, d'exprimer leurs besoins essentiels et de formuler leurs attentes. Cette démarche améliore indirectement les conditions de vie : puisque les enjeux réels sont débattus, les solutions proposées correspondent mieux aux réalités vécues par la population.
Benrahal et ses collègues (2009), dans leur relecture d'Habermas, approfondissent cette idée en insistant sur l'importance de l'interaction bidirectionnelle. Selon eux, l'amélioration des conditions de vie dépend d'une communication où les citoyens ne sont pas de simples récepteurs passifs, mais des acteurs capables de formuler leurs revendications, d'évaluer les décisions publiques et de proposer des solutions. Cette participation active crée un meilleur alignement entre les décisions institutionnelles et les réalités vécues par la population.
Dans un contexte marqué par une méfiance généralisée des institutions comme en Haïti, la communication publique peut servir comme l'outil principal pour réduire les incompréhensions, l'légitimer les décisions publiques, renforcer la transparence et rétablir la confiance des citoyens. Ces conditions sont donc essentielles à l'amélioration du bien-être collectif des haïtiens.
Dans une perspective complémentaire, De Oliveira (2017) illustre cette idée de manière claire et précise dans son travail empirique sur la communication publique lors de la prévention du choléra en Haïti. Selon lui, la communication peut contribuer à la transformation sociale lorsqu’elle est intégrée dans une stratégie institutionnelle en conduisent à l'institutionnalisation des normes sociales à la santé en Haïti en appuyant sur son expérience de ses travaux sur Haïti. De ce fait, la communication publique ne se limite pas à informer mais à agir comme levier transformation capable de produire des impacts sur la qualité de vie des citoyens haïtiens dans un contexte difficiles marqué des par une crise sanitaires sans précédente.
Conclusion
En définitive, la communication publique se présente comme l’outil par excellence de bonne gouvernance démocratique. Favoriser l'accès à l'information, au dialogue et à la participation citoyenne, permettra de renforcer la légitimité de l'action publique, de restaurer la confiance des citoyens et d'envisager de meilleures solutions aux problèmes sociaux. Dans le contexte haïtien marqué par une crise multiforme, une faiblesse des institutions et à l’inégalité d'accès à l'information, la communication publique ne doit pas être imposée de manière verticale, mais elle doit être participative et inclusive afin de s'adapter aux réalités socioculturelles. Toutefois, l'implication citoyenne, la transparence institutionnelle peuvent contribuer à l’amélioration des conditions de vie et à renforcer la cohésion sociale.
Bibliographie
Benrahal, A, et al (2009). Lire ou relire Habermas
De oliveira, J.P. (2017). La communication publique et l’institutionnalisation des normes. Le cas de la prevention du cholera en Haiti. Etudes de communication, 48, 71-90.
ENAP (Dubois, p, 2024). La communication publique : enjeux et pratiques. Quebec: ENAP Garcia
Landa, J.A, (2014). Notes on Michel Foucault’s “The order of Discourse” University of Zaragoza.
Habermas,J.(1992). “ L’espace publique “, 30 ans après. Quaderni, 18(1), 161-191 OCDE. (2017). La communication publique au service d’une meilleure gouvernance. Paris : OCDE